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28/02/2017

Gagner ensemble ou perdre seuls

Publié initialement le 28 février sur mon blog Regard suisse sur la présidentielle française. Suivi et commentaire de la campagne depuis Paris. Bonne lecture !

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Depuis plusieurs semaines, les discussions à gauche avancent enfin. Bien sûr compliquées suite au désastreux quinquennat libéral de François Hollande, elles ont néanmoins été marquées par des avancées notables ces derniers jours.

Premièrement, l’accord ambitieux signée par Benoît Hamon et Yannick Jadot ouvre la porte à un large rassemblement à gauche. Malmené, c’est peu dire, ces cinq dernières années, les écologistes ont courageusement décidé de retirer leur candidat afin de permettre « une grande aventure qui dépasse les appareils politiques« .

Un tel accord politique, de par son contenu ambitieux et profondément écologiste, était encore inimaginable il y a quelques mois encore. Pensé autour de réformes démocratiques, écologistes et sociales, l’accord s’inscrit tant dans la lignée du programme de Benoît Hamon que dans la pensée politique défendue par les écologistes depuis quarante ans.

Un « projet de Constitution pour une VIe République » soumise à référendum qui « donnera lieu à de nouvelles élections avant la fin du mandat ». La proportionnelle, la mise en place du septennat présidentiel non renouvelable, la reconnaissance du vote blanc et le 49.3 citoyen y figurent aussi noir sur blanc. Enfin, le droit de vote des étrangers aux élections locales sera soumis à référendum « dès le début de la mandature ».

L’accord comprend aussi une « une sortie progressive et intégrale du nucléaire » en « vingt-cinq ans » avec « fermeture des premiers réacteurs durant la mandature », la sortie des énergies fossiles « avec pour 2050 l’objectif d’une France 100 % renouvelables ». Tout comme  l’interdiction des pesticides et des perturbateurs endocriniens, le soutien accru à l’agriculture biologique et la légalisation du cannabis.

Au niveau social, « l’abrogation de la loi El Khomri » est bien sûr actée. Tout comme « la revalorisation du RSA à 600 euros » et son automatisation à « l’ensemble des 18-25 ans ». Enfin, le récépissé pour contrôle d’identité sera enfin instauré en cas de victoire à la présidentielle du nouveau ticket écolo-socialiste. L’accord peut être consulté ici.

Maintenant se pose la question des autres partis de gauche et des différents collectifs citoyens. Une chose est sûre : sans accord large, la gauche ne gagnera pas la présidentielle. Il faut se rendre à l’évidence. Peu importe la dynamique et même avec une mobilisation importante des abstentionnistes. Seul un large dépassement des appareils politiques peut créer l’indispensable dynamique en vue de la victoire.

Le Parti communiste en appelle lui à une « intervention populaire » en faveur d’un accord commun de la part des millions de personnes qui ne veulent pas de la désunion. Un accord qui ouvrirait ensuite la question de la candidature commune.

Le comble dans cette histoire est que c’est bien la monarchie présidentielle – difficile à comprendre pour nous autres suisses – cette 5ème république dont tous veulent se débarrasser qui risque de faire capoter l’alliance à gauche. Et cela alors que Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon défendent tous deux un changement constitutionnel vers la VIème république soumise à référendum au cours du quinquennat, laissant place à de nouvelles élections législatives.

La chance de bouleverser la démocratie française est historique, dépassant largement les égos des personnalités. L’excuse des différences politiques de fond n’est pas crédible. Même sur l’Europe, l’analyse est commune : changer les traités européens pour sortir de l’austérité, aller vers les harmonisations sociales, fiscales et le tournant écologiste.
De toute façon, sans ces changements radicaux de la doxa libérale, l’Union Européenne est vouée à se rapetisser sur elle même, et probablement se disloquer. L’Europe, on la change, ou il n’y aura plus d’Europe. Dans les faits, le message est commun.

Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon se sont rencontrés vendredi soir à Paris. Une rencontre de deux heures qui semble avoir débouché sur un « pacte de non-agression » entre les deux candidats. C’est tout ? À priori oui.
La déception est énorme à gauche, chez toutes celles et ceux qui ne peuvent pas accepter le duel qui se précise entre l’extrême droite de Marine Le Pen et la casse sociale du filou François Fillon, ou face à Emmanuel Macron l’ancien banquier d’affaires reconverti dans le one-man show creux.

Rien ne justifie cette désunion à gauche. Oui, bien sûr, le quinquennat Hollande a été désastreux. Personne ne l’oubliera jamais, encore moins les écologistes malmenés ces cinq dernières années. Mais le programme de Benoît Hamon marque une révolution inespéré dans la ligne idéologique du Parti socialiste. La victoire d’un programme clairement écolo-socialiste qui se rapproche de la pensée développée par Jean-Luc Mélenchon et le parti de Gauche depuis 2009, sous la houlette de Martine Billard.

Maintenant la question des candidat-e-s PS aux législatives est à mes yeux un faux problème. Certains se retirent d’eux mêmes ou vont se retirer face aux gauches qui s’unissent derrière des candidatures unitaires. Pour celles et ceux qui voudront se présenter, leur message sera inaudible. Censés faire campagne pour le candidat de l’union des gauches, il leur sera impossible de défendre une vision libérale éloignée de nos valeurs. En cas d’alliance large à gauche, les candidat-e-s pro-gouvernement ont toutes les chances d’être battus !

Prenons un exemple, souvent cité, celui de Myriam El Khomri, ministre du travail et auteure d’une des pires lois du quinquennat. Si elle se présente comme prévu dans le 18ème, elle y affrontera probablement Caroline de Haas, militante féministe, entrepreneure et auteur de la pétition aux millions de signatures contre… la loi travail de Myriam El Khomri. La gauche et des collectifs citoyens discutent ce soir de l’opportunité de cette candidature. En cas de duel, je suis convaincu que la population saura faire son choix à gauche.

Ce qui a été au cœur de l’histoire des mouvements socialiste et marxiste, puis de l’écologie politique et des mouvements altermondialistes s’avère aujourd’hui possible. Bouleverser les rapports de production, répartir les richesses et construire un modèle démocratique où chacun-e trouve sa place, en mettant l’environnement naturel et la santé de chacun-e au cœur du projet politique. Nous vivons un tournant de l’histoire. Le temps des rendez-vous manqués a assez duré.

« Il ne faut avoir aucun regret pour le passé, aucun remords pour le présent, et une confiance inébranlable pour l’avenir. »
Jean Jaurès

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27/02/2017

La main tendue de François Bayrou

Publié initialement le 22 février sur mon blog Regard suisse sur la présidentielle française. Suivi et commentaire de la campagne depuis Paris. Bonne lecture !


Nouvelle surprise dans la campagne. Sa décision était très attendue. Après la publication de son livre Résolution française et une présence médiatique constante ces dernières semaines, une majorité de commentateurs prédisaient sa candidature à la présidentielle. Prenant tout le monde à contrepied, François Bayrou a annoncé en fin d’après-midi sa proposition d’alliance à Emmanuel Macron pour la présidentielle et en vue d’une majorité parlementaire.

Au siège du Modem, devant une centaine de journalistes français et internationaux, François Bayrou a expliqué avoir « examiné tous les éléments qui permettent de juger de l’état du pays » et devoir tenir compte de la « gravité de la situation » et de la « décomposition politique« . Puis il s’est placé entre une gauche menée par un opposant au bilan du gouvernement socialiste sortant et une droite « immorale et aveuglée« .

Le président du Modem a ensuite expliqué avoir eu des échanges – non-fructueux – avec François Fillon suite à la défaite de son ami et favori Alain Juppé lors de la primaire de la droite et du centre. Bien entendu, un rapprochement avec le candidat Fillon s’avérait impossible suite à l’éclatement public du système d’emplois présumés fictifs – donc potentiellement illégal – mis en place depuis des décennies par l’ancien premier ministre pour ses p(r)oches.

Dans le but de « rendre l’espoir aux français déboussolés« , face à la montée des périls, et de pouvoir « faire de grandes choses ensemble« , François Bayrou tend ainsi la main à Emmanuel Macron. Il fixe quatre conditions à cette alliance : la reconnaissance du centre par le candidat d’En Marche ; la défense d’une approche économique moins libérale ; une loi de moralisation de la vie politique et la mise en place de la proportionnelle.

La définition précise de ces mesures reste floue. Cependant, étant donné leur contenu et la réponse très rapide d’Emmanuel Macron, tout laisse à croire que ce dernier acceptera cette alliance sans problème. La décision politique de François Bayrou ressemble en fait plus à un coup stratégique d’un homme politique en bout de course qu’à une main tendue d’égal à égal.

En effet, le triple candidat à la présidentielle s’est retrouvé dans une impasse politique. Suite à la défaite inattendue d’Alain Juppé, sa stratégie est tombée à l’eau. Il aurait pu annoncer sa candidature, mais son espace politique était très restreint. Crédité de quelques pourcentages dans les sondages, à la tête d’un parti famélique, déboussolé et apparemment sans le sou, il était difficile pour le centriste de jouer un rôle clé dans cette présidentielle inédite par ses incertitudes et nombreux rebondissements.

Le stratège Bayrou, adepte des décisions surprenantes et doté d’un certain courage politique a néanmoins trouvé le moyen de peser dans cette campagne. Il apparaît aujourd’hui comme une sorte de faiseur de rois dans cette course d’obstacles pour accéder à la monarchie présidentielle française.

Enfin, cette décision surprenante a le mérite d’éclaircir les fronts politiques. Quatre blocs vont se faire face : un bloc d’extrême droite autour de Marine Le Pen, au plus haut dans les sondages ; un bloc de droite conservatrice qui s’accroche au bateau Fillon en perdition ; un bloc réunissant les libéraux allant du centre-gauche au centre-droit ; et enfin un bloc de gauche qui tente de se rassembler autour de la 6ème république et de l’écologie politique.

Ces quatre blocs idéologiques peuvent gagner cette présidentielle – probablement la plus importante depuis 20 ans. La question de la majorité parlementaire sera bien évidemment centrale. Sa construction dépendra du résultat de la présidentielle et, bien sûr, de l’unité réelle ou non de ces alliances politiques.

La campagne s’annonce des plus incertaines. Espérons qu’elle puisse enfin commencer, au delà purement des personnes et des petites phrases. Les enjeux auxquels la France est confrontée l’exigent. Nous y reviendrons.

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22/02/2017

L'impasse Fillon

Publié initialement le 17 février sur mon blog Regard suisse sur la présidentielle française. Suivi et commentaire de la campagne depuis Paris. Bonne lecture !

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Un coup de tonnerre. Les révélations chocs du Canard Enchaîné sur le système de rémunération familial mis en place par François Fillon marquent bel et bien un tournant de la présidentielle. Depuis plus de trois semaines, sous la pression de nouvelles révélations et plombé par une défense cacophonique, le candidat de la droite et du centre voit sa campagne stoppée net.

Tout d’abord, un bref récapitulatif s’impose. Le Canard Enchaîné publie tout d’abord le 25 janvier un papier sur les montants perçus par Penelope Fillon comme attachée parlementaire de son mari ou de son suppléant Marc Joulaud. Chiffrés tout d’abord à 500’000 euros brut. La réalité du travail effectué est mise en cause, jamais justifié avec précision par François Fillon lui même.

Avant que d’autres chiffres et emplois ne soient publiés. De mai 2012 à décembre 2013, elle aurait ainsi été salariée comme conseillère littéraire à « la Revue des deux mondes » pour un montant de 5000 euros brut par mois. Soit 100’000 euros au total. Le hic est, au delà du montant important du salaire, que l’ancien directeur de la revue remet en question l’engagement réel de l’épouse Fillon et affirme ne jamais avoir eu d’échanges de travail avec elle. Rien n’expliquerait en effet un tel salaire pour la seule rédaction de deux courtes notes de lecture en plus de 18 mois.

Dans son édition suivante, le journal satirique revient sur ses chiffres initiaux et affirme que Penelope Fillon a touché au total plus de 900’000 euros brut. Un montant étalé sur une période, non-continue, d’une douzaine d’années.

Pas en reste, les deux enfants de François Fillon auraient perçu 84’000 euros brut entre 2005 et 2007 lorsque leur père était sénateur de la Sarthe. Le cas de sa fille Marie est emblématique : alors qu’elle était embauchée par son père comme assistante parlementaire à temps plein, elle terminait sa formation et effectuait un stage d’avocate payé 11’035 euros bruts par an. Se pose la question du cumul des activités, et de l’usage de l’argent public par les élu-e-s. Elle aurait aidé son père dans la rédaction de son livre, dont le titre fait aujourd’hui sourire : « La France peut supporter la vérité« .

C’est en résumé les accusations auxquelles l’ancien premier ministre doit faire face. Mais ce n’est sûrement pas tout. Probablement aussi concerné par l’affaire des « chèques du Sénat » et ayant touché 200’000 euros de l’assureur AXA, non seulement son image d’homme politique honnête a explosé en vol mais il risque de continuer à devoir répondre de faits graves ces prochaines semaines. À moins qu’il n’ait été mis en examen avant, ou mis sur la touche suite aux prochaines mobilisations citoyennes.

Au niveau de la justice, cela se précise. Le parquet national financier, après avoir reçu le rapport de police concernant l’enquête et les perquisitions à l’Assemblée nationale, annonçait hier qu’il n’envisage pas « en l’état » de classement sans suite et que « les investigations vont se poursuivre« . La suite est difficile à prévoir, une mise en examen pourrait être prononcée tout comme un report post-campagne de ce feuilleton juridique fort dommageable pour les institutions démocratiques.

Un élément fait néanmoins sourire ; la ligne de défense choisie par Fillon et ses avocats. Ou plutôt les défenses successives. Deux semaines après les premières révélations, il se livre à un exercice de communication devant les médias et publie sur son site internet un résumé des salaires reçues par sa femme. Coincé devant ses propres contradictions et incapable d’expliquer par exemple pourquoi son épouse touchait un salaire bien plus important auprès de son suppléant (plus de 6000 euros par mois, contre 3677 auprès de F. Fillon). Ni de justifier son niveau de rémunération – 5000 euros par mois- à la revue des deux mondes pour seulement deux notes de lecture produites.

Coincé entre une justice qui agit rapidement et une opinion publique exaspérée, François Fillon, ses soutiens politiques et ses avocats se réfugient derrière leur seule porte de sortie. Il s’agirait d’un « coup d’État institutionnel du pouvoir » et les français doivent comprendre que « le parquet national financier nous vole l’alternance« . Une défense qui peut sembler ahurissante, mais c’est la seule qui leur reste.

De manière générale, difficile de ne pas être médusé devant ce système de détournement d’argent public au bénéfice de ses intérêts et de sa famille. Le chantre de l’exemplarité, annonciateur des « efforts » auxquels les français-es devraient consentir s’il était élu, voit sa crédibilité réduite à néant.

Maintenant, la mobilisation citoyenne s’organise, partout en France. Ce dimanche, des rassemblements seront organisés dans des villes des quatre coins du pays. Le rassemblement parisien sur la Place de la République devrait réunir des milliers de personnes. Il faut maintenant organiser ce ras-le-bol et faire tomber tous les élu-e-s corrompus et qui profitent des failles des institutions.

À ce niveau là, François Fillon n’est pas le seul concerné. Emmanuel Macron, le candidat médiatique dont le programme change au fil de la campagne, se voit concerné par un mélange des genres dans l’utilisation des frais de bouche lorsqu’il était ministre.
Bien plus grave, les eurodéputé-e-s du FN, dont sa candidate à la présidentielle Marine le Pen sont accusés d’avoir payé des employés en France avec de l’argent destiné aux assistants parlementaires basés à Bruxelles.

Les conséquences de « l’affaire Fillon » sont encore dures à prévoir. Il est sûr que Marine le Pen, malgré les accusations portées contre elle, s’en retrouve quelque peu renforcée. Mais face à cela, fort heureusement, les discussions en vue d’une grande aventure unitaire et citoyenne à gauche avancent. Ces deux prochaines semaines seront décisives et peuvent provoquer une dynamique historique capable de porter une alternative sociale, écologiste, européenne et démocratique au pouvoir.

Quant à François Fillon, il n’est même plus en mesure de faire campagne. Il passe en trombe, sous les sifflets, lors de ses déplacements, ne s’adresse qu’à des militant-e-s LR et se voit contraint de prévoir son agenda au jour le jour. Impossible de faire 6 semaines de campagne dans ces conditions.

Son quotidien ressemble à celui d’un président de la République impopulaire en fin de mandat ou faisant face à une mobilisation populaire contre une réforme de casse sociale. Sauf qu’il ne l’est pas encore, président. Il est bien entendu impossible d’y arriver sans faire campagne auprès des gens. Il va maintenant devoir affronter le terrain et assumer les conséquences de ses actions frauduleuses. Cela tombe bien, étant donné qu’il dit s’en remettre maintenant « au seul jugement des urnes ».

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Une nouvelle donne à gauche

Publié initialement le 7 février sur mon blog Regard suisse sur la présidentielle française. Suivi et commentaire de la campagne depuis Paris. Bonne lecture !

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Il y a une semaine, la large victoire de Benoît Hamon au 2ème tour de la primaire de la belle alliance populaire (PS et alliés) a potentiellement relancé les chances de la candidature socialiste à la présidentielle. Bien plus que cela, la victoire de sa ligne écolo-sociale, à des années-lumière du quinquennat en cours, relance l’idée d’une alliance de programme à gauche en vue des législatives et d’une éventuelle candidature commune à la présidentielle.

Les socialistes proches de Hamon, les écologistes réunis autour de Yannick Jadot et les communistes, soutiens de Mélenchon pour la présidentielle, semblent privilégier cette option. Jean-Luc Mélenchon, candidat de la France insoumise, conscient de l’importance du moment politique, ne la rejette pas d’emblée. Cette stratégie politique semble être le seul moyen en vue d’une possible présence de gauche au 2ème tour de la présidentielle. Mais surtout, et c’est le plus important, en vue d’une refonte à gauche au delà des partis politiques.

La victoire surprise de Benoît Hamon à la primaire du parti socialiste sonne comme un rappel de la place, indispensable, des idées en politique. La direction du PS français et son approche gestionnaire, rassemblée derrière Manuel Valls, est tombée de haut. Un parti politique, une candidature ne peuvent pas être simplement organisés en vue de l’accession au pouvoir. On retrouve, sur ce point, les affres des années Mitterrand.

La campagne de Benoît Hamon, éloignée du culte présidentielle et critique du quinquennat libéral de François Hollande, s’est axée sur des thèmes oubliées par les dirigeants socialistes successifs. Débat sur le rapport au travail – autour de l’idée du revenu de base, approche écologiste des problèmes quotidiens, défense résolue des services publics ou appel à en finir avec la monarchie présidentielle.

On a bien vu l’embarras des dirigeants du parti – défendeurs du bilan du quinquennat Hollande – tant la présence de ces thèmes était inimaginable dans la partition solférinienne. Pris de court et dépassés par une mobilisation importante d’une partie de l’électorat de gauche, l’appareil socialiste s’est pris une claque à laquelle ils ne s’attendaient pas.

Cette victoire a ouvert un nouveau champ des possibles. Depuis une semaine, les déclarations et rencontres se suivent et se ressemblent. Comme le dit avec justesse ce matin Yannick Jadot sur Europe 1, « l’étape d’un éventuel rassemblement des candidatures n’est pas secondaire mais est seconde, la priorité c’est de bâtir un projet d’espoir. ». Et c’est bien la force amenée par la qualification de Benoît Hamon : d’abord les idées, le projet commun, avant d’aborder la question des candidats et leurs égos de « chefs » de partis.

Bien entendu, le Parti socialiste n’est pas subitement devenu écologiste. Bien sûr, la vision européenne de Mélenchon n’est pas celle de Jadot. Et, évidemment, les trois candidats n’ont pas la même vision de la politique de défense ou de la politique sociale. D’où la nécessité d’un socle commun, centré sur les mesures nécessaires au bouleversement politique.

Tabler sur un accord autour de mesures fondamentales semble ainsi être la meilleure approche. Trois propositions semblent se dessiner : le passage à la VIe République, fondement même de toute réforme démocratique, avec la mise en place de la proportionnelle à toutes les élections ; la sortie du nucléaire datée et lancée au 1er jour de la victoire, pour une France 100% renouvelable ; une refondation de l’Europe face aux politiques d’austérité, base même de toute alternative politique.

Un accord comprenant ces mesures a des chances de réunir les différents candidats et de mobiliser les militants des mouvements qu’ils représentent. Bien plus, cela pourrait réunir des milliers de militant-e-s et de citoyens engagés derrière ce programme commun. Au delà des appareils politiques dépassés. Concrètement, cela doit se faire le plus vite possible, d’ici la fin du mois pour avoir une chance de réussir.

Bien entendu, une clarification nette de Benoît Hamon s’avère nécessaire. Personne ne peut en effet imaginer un programme de gauche commun réuni derrière, parmi d’autres, des candidats comme Myriam El-Khomri, le ministère de l’intérieur Jean-Jacques Urvoas, Jean-Christophe Cambadélis ou le Vallsiste comme Jean-Marie Le Guen ?

Cela est inconcevable. D’où la nécessité de clarifications de la part de Hamon : choisit-il de réaliser un grand écart au sein du PS en donnant des garanties aux libéraux et en diluant ses propositions ou alors osera-t-il tenter une refonte complète de la gauche française ?

Cependant, il est nécessaire de précéder toute discussion sur les candidat-e-s, à la présidentielle comme aux législatives, par un débat sur les mesures communes. Le cas échéant, il est difficile d’imaginer Myriam El-Khomry faire campagne dans le XVIIIe arrondissement de Paris pour l’abrogation de la loi travail qui porte son nom. Un accord sur les mesures politiques forcera les personnalités à faire leur propre clarification. Celles et ceux qui se sentiront plus proches du libéral Emmanuel Macron – et qui ne l’ont pas déjà rejoint – n’auront alors plus qu’un pas à faire.

La balle est dans le camp de Hamon et Mélenchon en vue des législatives et de la présidentielle. Ce dernier osera-t-il tenter le pari d’un programme de majorité avec Hamon et Jadot ? Ce qu’il a refusé d’entrée en 2012, contrairement aux écologistes. Bien entendu, le quinquennat Hollande a plus que refroidi les partisans de cette option. Cependant, Benoît Hamon s’est imposé par une campagne écolo-socialiste engagée et semble saisir l’enjeu historique qui s’ouvre pour la gauche française. Une alternative démocratique, écologiste et solidaire semble possible.

Quelque soit l’issue de ces discussions, le résultat de la primaire socialiste a signé le retour des idées en politique. Trop longtemps mise de côté par le Parti socialiste, des millions de français retrouvent ce qui a été au cœur de l’histoire des mouvements socialiste et marxiste, puis de l’écologie politique et des mouvements altermondialistes ; la question sociale.

Bouleverser les rapports de production, répartir les richesses et construire un modèle démocratique où chacun-e trouve sa place, en mettant l’environnement naturel et la santé de chacun-e au cœur du projet politique. Cette période de repli identitaire et d’incertitude globale sonne comme un appel à la mobilisation générale, en France comme ailleurs.

Enfin, comme l’écrit Jean Ziegler, l’émergence d’une société civile planétaire ouvre une nouvelle donne dont la force de transformation sociale peut s’avérer hors du commun : « La nouvelle société civile planétaire n’obéit ni à un comité central ni à une ligne de parti. L’impératif catégorique du respect de la dignité humaine de chacun est son unique, mais puissant moteur. »

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21/02/2017

La "révolution" Macron

Publié initialement sur mon blog Regard suisse sur la présidentielle française. Suivi et commentaire de la campagne depuis Paris.

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Été 2014, il débarque sur le devant de la scène. En remplaçant d’Arnaud Montebourg, viré du gouvernement suite à sa
cuvée du redressement, il reprend le Ministère de l’économie et des finances. Après avoir été le conseiller économique de François Hollande, Emmanuel Macron entre dans la cour des grands.
Deux ans plus tard, il fait la une de tous les magazines et, fort de son profil de nouveau venu, la coqueluche des médias se voit propulsée par les sondages au 3ème rang potentiel, en tête du camp progressiste.

Mais qui est vraiment le « révolutionnaire » Emmanuel Macron ? Quel est son parcours ? Son programme ? Et surtout, qu’apporte-t-il de novateur dans une 5ème République française à l’agonie ?

Né à Amiens il y a 40 ans dans une famille de médecins, Emmanuel Macron fait son lycée dans un établissement privé catholique. Il étudie ensuite la philosophie à Paris puis rejoint l’École nationale d’administration (ENA) à Strasbourg, dont il sort diplômé en 2004.

Après un passage par l’inspection des finances, il travaille 4 ans comme banquier d’affaires chez Rothschild & Cie dont il devient associé fin 2010. Une période difficile à assumer pour un homme politique se définissant, parfois, « de gauche ». Soutien de François Hollande pendant la primaire socialiste, il devient secrétaire général adjoint de l’Élysée après sa victoire en mai 2012. La suite est connue.

Mais comment cet énarque devenu banquier d’affaires a-t-il pu, après avoir été au cœur de l’échec économique du gouvernement Hollande, se retrouver parmi les favoris de la Présidentielle alors qu’il était encore inconnu il y a 2 ans ?

Le premier élément de réponse se trouve dans le système politique français. Un aspect difficile à comprendre depuis un autre pays, en particulier depuis la Suisse et sa démocratie semi-directe – souvent soporifique – mais l’élection présidentielle emporte tout sur son passage. Symbole de la monarchie présidentielle française, cette recherche permanente du sauveur nuit à toute réforme du système politique.
En effet, l’immense majorité des hommes et femmes politiques semblent nourrir en eux l’ambition de devenir, un jour, président-e de la République, à la tête de la 5ème économie mondiale et chef des armées d’une des dix puissances nucléaires au monde.

Le pourquoi pas moi explique aussi la recherche permanente dans les médias de la prochaine star politique. Mais nous reviendrons quelque peu sur le rôle des médias.

Emmanuel Macron a parfaitement compris une chose : la population française a envie de se débarrasser de la génération de politicien-ne-s qui occupe l’espace politique depuis près de 30 ans. En particulier celle qui gouverne depuis l’époque de Mitterrand.

Le coup de balai sévère infligé à Nicolas Sarkozy puis Alain Juppé, celui en passe d’arriver à Manuel Valls, dépassé par les propositions nouvelles et innovantes de Benoît Hamon, l’abandon obligé de François Hollande ou l’élimination de Cécile Duflot, bien qu’il s’explique différemment, en sont autant d’illustrations récentes. Et ce dans divers courants politiques.

Cette recherche de nouvelles têtes, et le jeune âge du candidat d’en Marche explique ainsi l’intérêt autour d’Emmanuel Macron. L’engouement et la curiosité des français-es pour le débat politique explique aussi la forte présence à ses meetings. En effet, cela s’est vu lors de la primaire de la droite, et plus modestement avec celle du Parti Socialiste, les français-es ont soif de participation à la vie démocratique. Un système de consultations populaires fréquentes y rencontrerait à coup sûr un franc succès et permettrait, de mon point de vue, de nombreuses réformes et avancées sociales, mais cela est un autre débat qu’il serait intéressant d’ouvrir ici pendant cette campagne.

L’engouement pour un-e candidat-e s’explique souvent en premier lieu par des caractéristiques éloignés des idées : nouveau venu, côté « normal », franc parler, doté d’épaules larges ou courageux. Puis, seulement, viennent les qualificatifs liés au programme et aux idées. Et cela, Emmanuel Macron l’a parfaitement compris. Occuper le vide « centriste », ne fâcher personne, rencontrer tout le monde et se construire une image de présidentiable. Il fait tout juste.

Jusqu’au moment où son programme devra être clarifié et débattu dans les détails. En effet, après 5 années de réformes social-libérales du gouvernement Hollande, les électeurs et électrices français voudront-ils aller plus loin et appliquer le programme des socio-démocrates allemands sous Schröder à la sauce française ?

Il emploie lui même le terme de troisième voie avec les résultats que ce courant a connu en Angleterre et en Allemagne. Hantise absolue pour les militant-e-s de gauche de toute l’Europe, dont les classes populaires et moyennes de ces deux États font encore les frais aujourd’hui. Affirmer son idéologie libérale lui coûtera des voix et resserrera son électorat potentiel.

Hormis quelques bonnes idées, progressistes et de bon sens, sur l’organisation territoriale (suppression des départements dans les zones urbanisées), l’éducation (investir massivement et baisser le nombre d’élèves par classe dans les quartiers prioritaires) ou la santé (remboursement des lunettes et des prothèses dentaires et auditives), le programme du candidat d’En Marche n’est pas d’une grande inventivité. C’est le mot.

Sans étonnement, il reprend le squelette de pensée de la doxa libérale : baisse de l’impôt sur la fortune, nouvelle baisse de charges pour les entreprises sans contreparties (CICE augmenté) et réduction des dépenses publiques. Sans préciser bien entendu, pour cette dernière mesure, dans quelle domaine il faudrait couper. Difficile, et exclu, de faire des choix clivants pour le candidat Macron.

On ne compte plus les « unes » qui lui sont consacrées. Même le service public, en particulier le JT de France 2 semble être sous le charme de ce « ministre à part », « électron libre » qui « dit les vérités ». Chacun-e se rendra compte du soutien énorme apporté par une telle couverture média. Le site ACRIMED y a consacré un excellent article que je vous recommande.

Il est impossible de ne pas parler de la primaire du PS, dont il a été le grand absent, au grand dam des dirigeants solfériniens. Son absence fut d’ailleurs souvent au cœur des débats. Il lui fallait éviter cette primaire de la gauche aux allures de bal des anciens ministres de François Hollande, voire de Congrès du Parti socialiste. S’enfermer dans cette lutte entre les différentes tendances d’un parti duquel il a toujours essayé de se distancier aurait pu le tuer politiquement. Il en est bien conscient et a d’ailleurs tout fait pour en diminuer la portée. Il renforce ainsi en ce moment sa stature présidentielle en tournée au Liban, soutenu discrètement par l’Élysée.

De plus, son mouvement En Marche – dont le nombre de « membres » se mesure simplement au nombre d’adresses emails récoltées – lui permet de se placer par delà des partis, au dessus des étiquettes politiques traditionnelles. En faisant peau neuve, sans être, une nouvelle fois, inquiété par le bilan politique de Hollande, auquel il a œuvré.

Maintenant, le résultat du 1er tour qui a vu l’écolo-socialiste Benoît Hamon créer la surprise en virant en tête, devant Manuel Valls, risque bien entendu de lui ouvrir un boulevard dans cette course pour la tête du camp progressiste. Condition indispensable, potentiellement synonyme de qualification pour le 2ème tour.

Bien avant la fin de la primaire PS, les ralliements du courant socialiste affluent déjà : Thomas Hollande, dont le père est un des fils spirituels de Macron, le soutient déjà discrètement, de même que Jacques Attali, pour qui le jeune énarque François Hollande a travaillé sous la présidence Mitterrand. Ségolène Royal se dit déjà prête à faire de même. On imagine aisément de nombreux ministres, député-e-s et sénateurs/trices faire de même si la percée de Benoît Hamon se confirme dimanche.

La stratégie retenue semble être celle de suivre le parcours  de François Bayrou en 2007. La configuration politique à gauche, avec un Parti socialiste au bord de l’explosion en cas de victoire de Hamon, risque de lui être favorable. Une situation bien plus avantageuse que celle vécue par Bayrou il y a dix ans.

Ces prochaines semaines, au moment où la campagne présidentielle aura réellement commencé, vont montrer si Emmanuel Macron continue sur cette lancée ou si sa jeune machine politique subit des coups de frein suite aux attaques et clarifications. Au delà des couvertures de magazines, le personnage, son parcours et son programme vont enfin être mis à nu.

En effet, qui semble aujourd’hui se rappeler qu’il a été l’un des piliers de la politique économique du quinquennat Hollande ? L’artisan des baisses fiscales inconditionnelles en faveur des entreprises et de la loi travail qui a vu la mobilisation déterminée de millions de personnes contre elle ?

Son lancement de campagne a été un coup de maître. Il faut le dire. Cependant, son discours déconnecté de la vie des gens, souvent accompagné de mépris – l’affaire du costard face à des grévistes résume tout – et son programme libéral ne semblent pour l’instant pas prendre auprès des couches populaires.

La création d’un nouveau mouvement, le soutien de personnalités politiques du centre et la communication habile aidée par les médias qui participent à la création d’un mythe Macron l’aident pour l’instant à faire oublier son passage au gouvernement. Reste à savoir pour combien de temps.

Le plus dur lui reste à faire. Il devra présenter un programme complet, assumer sa vision économique libérale et subir la mobilisation opposée au bilan économique désastreux du quinquennat dont il a été la pierre angulaire. Le récent soutien du libéral Alain Minc de même que celui de Jacques Attali, l’un de ses modèles politiques, devrait l’aider, si ce n’est l’obliger, à assumer son programme économique libérale. À ce moment, la vraie campagne aura commencé. Et nous verrons qu’Emmanuel Macron fait du neuf avec du vieux et ne propose rien de « révolutionnaire ».